Fadya Nazirkhan, Adviser on Information Matters, chargée de cours, doctorante, et artiste

Fadya Nazirkhan : « Je rêve aussi de lancer une collection capsule mêlant art et design intérieur, pour faire entrer l’art dans la vie quotidienne, pas comme une décoration, mais comme une expérience »

Écrit par Beverly Speville

9 minutes de lecture

Artiste, enseignante, communicante stratégique, Fadya Nazirkhan fait de l’art un terrain d’émotion et d’engagement. À travers ses œuvres, ses mots et ses projets, elle imagine un quotidien où l’art ne décore pas : il engage, il interroge, il transforme. Rencontre.

Racontez-nous votre histoire. Quel a été votre parcours, et comment votre passion pour l’art est-elle née ?

Depuis toute petite, j’étais attirée par le dessin et la peinture. Je me souviens encore de ma première participation à un concours artistique organisé par la MCB quand j’avais à peine 5 ou 6 ans. C’est une passion qui m’a suivie naturellement au collège (j’étais au Dr Maurice Cure SSS), où je me suis toujours classée première en art pour les examens. Pour les examens du HSC, j’étais classée 10e au niveau national en art, 9e en maths et 15e après la lauréate au classement général national.

J’ai toujours été une touche-à-tout : j’aimais autant les sciences que les matières littéraires. Mais je voulais devenir avocate ! J’ai eu la chance d’obtenir plusieurs bourses : en droit, en beaux-arts, en langue anglaise à l’Université de Maurice, ainsi qu’en beaux-arts en Inde et en journalisme en Russie. J’ai finalement choisi la Russie, car cela représentait pour moi bien plus qu’un simple cursus académique. C’était une aventure, une immersion dans une nouvelle culture et une nouvelle langue, et une opportunité d’apprendre à devenir indépendante.

Même si je n’ai pas suivi une formation artistique à l’université, j’ai toujours su que l’art resterait une passion. Je ne voulais surtout pas finir dans une voie toute tracée comme enseignante d’art - ce n’était pas ce que j’imaginais pour moi. Je trouve cela ennuyeux.

Ma carrière a d’abord démarré dans le journalisme avant que je ne me réoriente vers la communication, en intégrant l’ICAC, puis en gravissant les échelons jusqu’à devenir responsable de communication dans le secteur bancaire. Depuis trois ans, je suis chargée de cours à l’Université de Technologie de Maurice (UTM), où j’enseigne des modules en communication, relations publiques et journalisme. J’ai aussi entamé un doctorat axé sur la communication et l’intelligence artificielle. Et tout récemment, j’ai rejoint un ministère en tant qu’Adviser on Information Matters.

L’art avait été mis entre parenthèses pendant un moment à cause de mes engagements professionnels, mais j’ai renoué avec la peinture pendant le confinement. Depuis, je n’ai plus arrêté.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur Art by Fadya ? Utilisez-vous exclusivement la peinture à l’huile, l’acrylique et la résine, ou explorez-vous d’autres techniques également ?

Art by Fadya est l’expression de ma sensibilité artistique, de mon imaginaire et de mon engagement personnel. Mon travail se concentre beaucoup sur les paysages, en particulier les forêts brumeuses et les scènes marines. J’aime peindre des forêts embrumées pour l’atmosphère qu’elles dégagent ; il y a quelque chose de profondément apaisant et mystérieux qui me parle. Et bien sûr, vivant sur une île, je suis naturellement attirée par l’océan, que je représente souvent sous forme de vues aériennes. Cela me permet de jouer avec les nuances de bleu, les mouvements de l’eau, et les textures naturelles.

Je travaille principalement avec l’acrylique et l’huile, selon le rendu que je souhaite obtenir. Chaque matière a sa propre personnalité, sa propre manière de capturer la lumière, l’émotion et la profondeur. La résine est un support que j’ai intégré plus récemment. Elle me permet d’expérimenter davantage et de transformer mes œuvres en objets d’art fonctionnels, comme mes coffee tables uniques à Maurice.

Au-delà de l’esthétique, je vois aussi l’art comme un outil de sensibilisation. J’essaie d’intégrer certaines thématiques liées aux SDGs (Sustainable Development Goals) dans mes œuvres. Par exemple, j’ai réalisé une peinture minimaliste à l’huile représentant un ours polaire. C’est une manière de rappeler combien cette espèce, aussi puissante soit-elle, est aujourd’hui en danger. J’ai aussi peint un requin très coloré pour attirer l’attention sur leur rôle crucial dans notre écosystème marin. Ces messages sont subtils, mais ils sont là pour éveiller, interpeller, faire réfléchir.

Quels sont les défis majeurs que vous rencontrez en tant qu’artiste multidisciplinaire ?

Être artiste multidisciplinaire, c’est enrichissant, mais cela vient aussi avec son lot de défis très concrets. Le premier, c’est le coût des matériaux. Les fournitures artistiques - qu’il s’agisse de toiles, de peinture à l’huile, d’acrylique, ou encore de résine - sont très chères. Il faut constamment investir pour créer, sans garantie de retour immédiat ou de retour tout court.

Ensuite, il y a la question du temps. La création artistique demande une immense concentration, de la patience et une certaine disponibilité mentale. Très souvent, avec mes engagements professionnels en parallèle, je peins la nuit et je perds complètement la notion du temps.

Mais au-delà des aspects techniques ou logistiques, le défi majeur reste l’écosystème artistique à Maurice. Le milieu est opaque. Certaines galeries, bien souvent, abusent de leur position en imposant aux artistes des marges excessives, jusqu’à 100 % de majoration, tout en demandant à l’artiste de réduire sa part au moment de la vente. Ce système est injuste, décourageant, et ne valorise ni l’artiste ni son travail. C’est pour cela que je privilégie la vente directe, qui me permet de garder un lien humain avec les acheteurs et de rester fidèle à mes valeurs.

Il faut aussi souligner que, malheureusement, l’art est encore peu valorisé localement. Certaines institutions ou hôtels qui auraient pourtant accès à une clientèle potentiellement intéressée ferment complètement leurs portes aux artistes indépendants. Ils préfèrent passer par certaines galeries qui, elles-mêmes, fonctionnent selon des critères de sélection opaques, sans réelle transparence ni ouverture. C’est frustrant, car il y a énormément de talent à Maurice, mais peu de structures équitables et durables pour l’encadrer et le faire rayonner.

Quels sont vos projets à venir pour Art by Fadya ? Envisagez-vous d’expérimenter de nouveaux matériaux ou techniques dans vos prochaines créations ?

Art by Fadya est un projet en constante évolution, et je suis toujours en quête de nouveaux médiums et de nouvelles façons de m’exprimer. L’un des axes que je développe actuellement, c’est le travail avec la résine mais d’une manière très personnelle et artistique.

Je tiens à souligner que beaucoup de personnes utilisent la résine uniquement pour la couler dans des moules, souvent dans une logique de reproduction ou d’objets décoratifs en série. Mon approche est différente. Je pars d’abord d’une peinture, souvent une œuvre à part entière, que je viens ensuite intégrer à la résine pour la sublimer, la protéger, et parfois même la transformer en pièce de mobilier unique, comme mes coffee tables. La résine devient un prolongement de l’œuvre, pas une fin en soi.

Pour moi, chaque pièce doit raconter une histoire et porter une intention. Je ne cherche pas à faire de la production de masse, mais à créer des œuvres uniques, avec une âme.

J’aimerais aussi développer des œuvres plus immersives, plus engagées, notamment autour des thématiques océaniques et climatiques, en lien avec certains SDGs. Et à terme, j’aimerais organiser une exposition solo, où je pourrais tisser un récit visuel fort à travers différentes techniques et formats. Je rêve aussi de lancer une collection capsule mêlant art et design intérieur, pour faire entrer l’art dans la vie quotidienne, pas comme une décoration, mais comme une expérience.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent se lancer dans l’art visuel ?

Je dirais avant tout : suivez votre passion. L’art visuel est une forme d’expression puissante, personnelle et libératrice. Si vous ressentez cet appel, écoutez-le. Expérimentez, osez, trouvez votre style, et surtout, créez régulièrement. Il ne faut pas attendre l’approbation extérieure pour se lancer ; le plus important est de rester fidèle à ce que vous avez envie d’exprimer. Même avec peu de moyens, vous pouvez faire beaucoup. L’essentiel, c’est la sincérité et la constance dans votre démarche.

Mais en parallèle, je conseille aussi de garder les pieds sur terre. Maurice reste un tout petit marché pour les artistes. Malheureusement, nous n’avons pas un accès facile à des collectionneurs d’art, à de grandes galeries internationales, ou à des structures solides qui permettent aux artistes de vivre pleinement de leur travail. La compétition internationale est rude, et les opportunités restent limitées.

Par exemple, dans des pays comme les Émirats arabes unis, l’art est devenu un véritable pilier économique et culturel. Ils se sont positionnés comme un carrefour artistique mondial. A Maurice, malgré la richesse de notre talent local, nous accusons un sérieux retard en matière de soutien institutionnel, de visibilité et de reconnaissance.

Je pense à une amie, une artiste très talentueuse, passionnée par l’enseignement de l’art. Elle travaillait comme enseignante suppléante. Mais suite à des amendements dans la loi, son diplôme n’est aujourd’hui plus reconnu pour enseigner, et elle se retrouve au chômage. C’est une réalité dure, mais malheureusement assez fréquente ici.

Donc, mon conseil serait aussi de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Si vous aimez l’art, continuez à créer, mais essayez aussi de développer d’autres compétences ou d’avoir une formation complémentaire qui vous permettra de rester autonome financièrement. Être artiste à Maurice, c’est souvent devoir jongler entre passion et pragmatisme.

Quelle est la pièce dont vous êtes la plus fière parmi toutes celles que vous avez créées, et qu’est-ce qui la rend si spéciale à vos yeux ?

En réalité, j’en ai trois qui me tiennent particulièrement à cœur, chacune pour des raisons différentes.

La première, c’est la peinture minimaliste à l’huile représentant l’ours polaire solitaire. Elle est très épurée, presque silencieuse visuellement, mais elle porte un message fort. J’ai voulu rappeler combien cette créature puissante est aujourd’hui en danger à cause du réchauffement climatique. C’est une œuvre de sensibilisation liée aux SDGs, et je suis très attachée à sa symbolique.

La deuxième, c’est un requin peint dans des couleurs vives et inattendues. A travers cette œuvre, j’ai voulu déconstruire les peurs qu’on associe souvent à cet animal, et montrer son importance vitale dans l’écosystème marin. C’est un tableau qui provoque souvent la surprise, et c’est justement cette réaction que je cherchais : amener les gens à voir autrement. D’ailleurs, cette peinture était devenue virale sur les réseaux sociaux, tout comme la troisième pièce que j’aime beaucoup : la table basse en résine dans un style nordique, représentant l’océan en vue aérienne.

C’est une œuvre qui allie art et design, esthétique et fonctionnalité. Elle reflète ma passion pour la mer et ma volonté de rendre l’art utile tout en conservant une forte identité artistique. C’est aussi l’illustration de ma démarche multidisciplinaire, où l’art n’est pas figé sur un mur, mais entre dans la vie.

Vous avez récemment participé à l’événement «Océan étouffé, planète essoufflée» au Caudan Waterfront. Que retenez-vous de cette expérience de live painting en équipe avec des matériaux recyclés ? Qu’est-ce que cela a changé dans votre manière de créer ?

C’était une expérience absolument magnifique, à la fois humaine, artistique et engagée. Ce qui m’a le plus marquée, c’est l’énergie collective. Mis à part une artiste que je connaissais déjà, je n’avais jamais rencontré les autres auparavant. Et pourtant, une alchimie naturelle s’est créée. Chacun est arrivé avec son style, sa technique, sa sensibilité, et on a réussi à faire dialoguer toutes ces approches pour créer une œuvre collective forte, cohérente et très esthétique.

Nous avons travaillé avec des matériaux recyclés, ce qui a été un véritable défi créatif. Mais justement, cela a stimulé notre imagination et renforcé le message que nous voulions transmettre : celui de la fragilité de nos océans et de la nécessité de repenser notre rapport aux déchets et à la consommation. L’œuvre a tellement parlé aux gens qu’elle a été vendue avant même que nous en ayons terminé 50 % - c’était incroyable !

Cette expérience m’a fait prendre conscience que l’art collectif peut avoir une puissance que l’on ne soupçonne pas toujours, et que créer en équipe peut parfois amplifier l’impact d’un message. Cela m’a aussi donné envie d’explorer davantage l’art engagé avec des matériaux alternatifs, et pourquoi pas, de collaborer à nouveau avec d’autres artistes sur des projets de sensibilisation environnementale. Je tiens à remercier chaleureusement l’équipe du CALM pour cette belle opportunité et pour leur engagement à faire vivre des projets artistiques porteurs de sens.